Aux seuils de la vulnérabilité : reconnaissance de l’autre, hospitalité et soins comme chemins d’humanisation du monde

Les 25 et 26 mars 2026, la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval a organisé, en collaboration avec plusieurs institutions partenaires, le Colloque « Soins et hospitalité : accueillir la fragilité et la vulnérabilité pour humaniser le monde ».

Plus d'informations sur ce Colloque

Le Colloque en images

Ce colloque a mis en lumière une intuition fondamentale : la vulnérabilité humaine, loin d’être un simple déficit à compenser, constitue un lieu privilégié de sens, de relation et de transformation créatrice. À la croisée de la philosophie, de la théologie, des sciences sociales et des pratiques cliniques, les conférences ont proposé une relecture profonde du soin et de l’hospitalité comme réponses éthiques à la fragilité et à la vulnérabilité humaines. Quelques axes majeurs ont émergé de ces réflexions :

 

1. Reconnaître la vulnérabilité comme condition partagée constitutive de l’humain

Un premier axe a souligné, notamment dans les relations de soin, le caractère partagé de la vulnérabilité commune aux patients, aux soignants et, plus largement, à toute personne. Elle ouvre à une compréhension relationnelle, où chacun est engagé dans une dynamique d’interdépendance. Dans cette optique, la vulnérabilité et la « blessabilité » constituent des dimensions essentielles de l’existence humaine. Ainsi, reconnaître la vulnérabilité c’est entrer dans une éthique relationnelle qui refuse de réduire la personne à ses déficits et qui valorise son expérience vécue comme source de savoir. Cette perspective invite à dépasser les logiques biomédicales centrées sur la performance et la maîtrise, et impose la redéfinition du soin comme relation.

Plusieurs contributions ont dénoncé les effets d’un système de santé dominé par la rationalisation, la performance et la technicisation, qui tend à réduire le soin à une fonction opératoire. Dans ce contexte, la fragilité est souvent perçue comme une anomalie ou un état à corriger, ou bien un problème à gérer, voire à éliminer. Or, les interventions rappellent que le soin est d’abord une relation, une présence à l’autre, qui ne peut être entièrement médiatisée par des logiques instrumentales. La critique de l’« hyper-rationalisation » du soin appelle ainsi à réinscrire les pratiques dans une rationalité élargie, capable d’intégrer les dimensions affectives, existentielles et relationnelles de l’expérience humaine. L’éthique du care exige attention à la singularité de la personne et est fondée sur la reconnaissance de l’altérité, la responsabilité et la réciprocité asymétrique. Les interventions sur les soins gériatriques, la déprescription ou encore la fragilité des patients et des soignants ont souligné que la vulnérabilité traverse toutes les étapes de la vie et engage une redéfinition des pratiques de soin. La vulnérabilité devient alors un appel à ajuster les pratiques aux priorités réelles des personnes, notamment dans des contextes de la vieillesse, de fin de vie ou de perte d’autonomie. Elle exige également une reconnaissance des asymétries relationnelles (fondées sur l’opposition entre celui qui aide et celui qui reçoit), souvent sources d’injustices épistémiques dans la relation soignant-patient. 

 

2. Repenser le soin et l’hospitalité comme pratiques institutionnelles transformatives

Un deuxième axe a examiné le soin et l’hospitalité comme pratiques institutionnelles transformatives, impliquant une ouverture à l’imprévisible et une disposition à être affecté par la rencontre, au-delà des logiques d’accueil conditionnel ou instrumental. Le colloque a mis fortement en évidence que l’hospitalité ne peut être réduite à une disposition individuelle : elle doit être pensée comme une pratique structurée, capable d’imprégner les institutions, les systèmes de santé, les structures d’accueil et les politiques sociales dans la reconnaissance de la vulnérabilité. Les réflexions sur les organisations de santé, les soins spirituels ou encore les ressources intermédiaires ont montré que l’hospitalité devient un critère d’humanisation des systèmes : des études de cas et des pratiques concrètes ont permis d’identifier des postures éthiques fondamentales, des formes de résistance à la déshumanisation et des modèles d’action favorisant une humanisation des institutions.

Cette hospitalité institutionnelle suppose une transformation des structures elles-mêmes : elle implique de reconnaître la dimension spirituelle des personnes, de favoriser des environnements relationnels inclusifs et de repenser les modes d’organisation du soin. Elle s’inscrit également dans des contextes complexes (tels que l’aide médicale à mourir, la prévention du suicide, le counseling psycho-spirituel, l’aumônerie militaire ou bien l’accompagnement dans le deuil), où les tensions entre dignité, autonomie, responsabilité et vulnérabilité nécessitent un discernement éthique approfondi.

L’hospitalité apparaît ainsi comme une praxis, à la fois personnelle et collective, qui engage des choix organisationnels, politiques et culturels. C’est notamment le cas dans les analyses des trajectoires migratoires ou des expériences éducatives, où la vulnérabilité devient un levier d’apprentissage et d’émancipation et où l’identité se construit dans et par la relation. Cette relecture a permis de déplacer le regard : ce ne sont pas les individus qui sont intrinsèquement vulnérables, mais souvent les structures sociales ou professionnelles qui produisent ou accentuent cette vulnérabilité. Dans cette perspective, le soin et l’hospitalité doivent viser non seulement la protection, mais aussi le renforcement des compétences et du pouvoir d’agir des personnes, en reconnaissant leurs savoirs, leurs ressources et leur capacité à participer à la construction d’un meilleur monde commun.

 

3. Habiter les seuils et les périphéries : migrations, altérité, reconnaissance et transformation des relations sociales

Un troisième axe majeur du colloque concerne les expériences de seuil, notamment en contexte migratoire, celui des personnes en déplacement forcé ou en pèlerinage. Les interventions consacrées aux trajectoires d’intégration professionnelle ou sociale, aux vulnérabilités intersectionnelles et à l’expérience de l’exil ont mis en lumière la complexité des appartenances contemporaines, ainsi que les risques de désaffiliation, d’isolement,  de marginalisation ou d’exclusion des personnes vulnérables. Loin d’une vision victimaire, certaines contributions ont proposé de considérer la migration comme un espace d’autonomisation (empowerment), où la vulnérabilité peut devenir une source de puissance et de transformation. Toutefois, cette potentialité dépend des conditions d’accueil et de reconnaissance offertes par les sociétés d’accueil.

La notion de « seuil » devient ici centrale : elle désigne un espace de transition, de « liminalité », entre rupture et recomposition, entre « le déjà et le pas encore » (Aiden Tait), marqué par l’incertitude, mais aussi par la possibilité d’une transformation identitaire et relationnelle. L’hospitalité, dans ce contexte, consiste à reconnaître l’autre dans sa singularité et à construire des formes de coexistence fondées sur la réciprocité. 

Dans cette perspective, la notion d’hospitalité s’avère un principe structurant des relations humaines et sociales. Loin d’être un simple geste d’accueil, l’hospitalité apparaît comme une épreuve relationnelle, impliquant un décentrement de soi et une ouverture à l’altérité, un consentement à être fragilisé, blessé, déplacé, transformé par la rencontre. Cette perspective a été particulièrement développée dans les réflexions sur la migration, sur le pèlerinage, sur la neurodivergence ou sur les situations d’exclusion sociale. Les déplacements forcés ne relèvent pas uniquement d’une crise humanitaire, mais interrogent profondément les fondements normatifs de la communauté politique, les droits humains et les responsabilités morales des sociétés d’accueil. Les contributions ont montré que les dispositifs d’accueil et d’accompagnement peuvent eux-mêmes produire des formes de vulnérabilité ou d’invisibilisation, notamment lorsqu’ils imposent des normes d’intégration ou reproduisent des rapports de pouvoir. Dès lors, l’hospitalité véritable suppose une transformation des cadres institutionnels et symboliques, afin de permettre une reconnaissance effective de l’autre et de ses capabilités.

Quelques conférences ont approfondi des perspectives magistérielles ou de missiologie évangélique, à partir des ressources des traditions théologiques, notamment judéo-chrétiennes, pour penser le soin et l’hospitalité comme un « ministère de la présence », un lieux de révélation, de guérison, de responsabilité et de communion, inscrits dans une éthique de l’interdépendance.

 

4. Éduquer et transformer : vulnérabilité, apprentissage, solidarités, pouvoir d’agir et dynamiques de transformation sociale

Le colloque a souligné également le rôle central de l’éducation et des dynamiques sociales dans la transformation des rapports à la vulnérabilité. Les interventions portant sur les jeunes, la pauvreté, les approches pédagogiques, la transmission d’un héritage socio-culturel ainsi que sur la vulnérabilité de la nature ont mis en évidence que la vulnérabilité peut devenir un levier d’apprentissage transformateur. Dans cette perspective, l’éducation ne vise pas seulement la transmission de savoirs, la préservation d’un patrimoine socio-culturel ou bien la valorisation des modèles inspirants d’accueil de la fragilité humaine, mais elle envisage aussi la formation de sujets capables d’entrer en relation, de reconnaître la fragilité – la leur, celle des autres, celle des systèmes ainsi que celle de la nature –, de s’engager et de développer des solidarités créatrices afin de soulager ou de guérir un monde blessé. Cet axe a mis en lumière une dimension souvent négligée : la vulnérabilité n’est pas seulement à accueillir, elle est aussi à habiter et à transformer, dans une dynamique collective d’humanisation. Plusieurs interventions ont invité à dépasser les représentations victimisantes, en mettant en lumière les capacités d’adaptation, de résilience et de créativité des personnes en situation de vulnérabilité.

 

5. Spiritualité, sens et espérance : vers une humanisation du soin

Enfin, un cinquième axe transversal concerne la dimension spirituelle, existentielle et symbolique dans les pratiques de soin et d’hospitalité. Plusieurs contributions ont montré que la quête de sens, loin d’être secondaire ou périphérique, est au cœur des pratiques de soin et d’hospitalité. Ainsi, la souffrance humaine ne peut être réduite à un problème médical ou psychologique : elle constitue une expérience fondamentale, capable d’ouvrir des espaces de sens, d’espérance et de relation, même dans les situations les plus limites. Dans cette perspective, le soin implique une capacité à accueillir la souffrance comme une parole, une énigme, voire une voie de transformation. Les approches psycho-spirituelles, les réflexions sur la fin de vie ou encore l’attention à la vie spirituelle dans les institutions de santé ont montré que l’humanisation des soins passe par la reconnaissance de cette profondeur existentielle.

Qu’il s’agisse de la reconfiguration des soins spirituels, de la réflexion sur l’espérance chez Paul Ricœur, ou encore de l’attention portée à l’interdépendance entre vulnérabilité humaine et vulnérabilité de la nature, cet axe a souligné l’importance d’une approche intégrale de la personne. La spiritualité apparaît ici comme une ressource pour affronter le tragique de l’existence, sans le nier. Elle ouvre un espace pour penser et  revaloriser l’espoir, la résilience, la bienveillance et la reconnaissance de l’autre, même dans des contextes marqués par la souffrance, la désolation, le désespoir, les chagrins ou le deuil. Dans cette perspective, humaniser le soin ne signifie pas simplement améliorer les conditions matérielles, mais restaurer une profondeur relationnelle et symbolique, capable de redonner sens à l’expérience humaine.

 

À travers ces différents axes, le colloque a proposé une vision renouvelée des soins et de l’hospitalité, centrée sur la reconnaissance de la vulnérabilité comme condition humaine fondamentale. Cette approche invite à repenser les pratiques individuelles et institutionnelles, en privilégiant la relation, la réciprocité et la reconnaissance de l’autre. En articulant dimensions individuelles, institutionnelles et sociales, critique des systèmes, valorisation des expériences vécues et ouverture à la dimension spirituelle, ces réflexions ont esquissé les contours d’une éthique de l’humanisation, où le soin et l’hospitalité deviennent une présence, un lieu de rencontre, de médiation, de transformation et de co-construction du monde commun. Ce colloque a ouvert des perspectives fécondes pour penser les défis contemporains et pour passer d’une logique de gestion de la fragilité et de la vulnérabilité à une éthique de la relation. Ces conclusions rappellent, en définitive, que c’est dans l’accueil de la vulnérabilité – la sienne, celle d’autrui, celle des systèmes, celle de la nature – que se joue la possibilité d’un monde plus humain.

 

Nadia-Elena Vacaru

Professeure agrégée, FTSR / UL

Conférence publique
Publié le