Aux sources d’une justice qui transforme : héritage de Marie Gérin-Lajoie et défis contemporains

Les 24 et 25 novembre 2025, la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval et l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal ont organisé le Colloque international Justice sociale transformationnelle : enjeux, réalités et défis. Financé par le Fonds François-et-Rachel-Routhier, l’événement s’inscrit dans le cadre du Séminaire « Justice sociale transformationnelle. Réalités, défis et héritages. Le modèle de Marie Gérin-Lajoie » et a été soutenu par plusieurs institutions partenaires. Chercheurs, intervenantes, responsables institutionnels et acteurs du milieu communautaire y ont pris part pour réfléchir collectivement à une question centrale : comment transformer durablement les structures sociales afin de promouvoir plus de justice, de dignité et d’égalité?

L’ouverture du colloque a été marquée par la conférence « Justice sociale transformationnelle. Le modèle de Marie-Gérin-Lajoie », donnée par Gisèle Turcot, Supérieure générale de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal. Cette conférence a mis en valeur l’héritage de Marie Gérin-Lajoie (1890-1971), pionnière québécoise de la formation sociale. Sa vision, fondée sur la confiance, l’éducation populaire et l’engagement communautaire, a servi de fil conducteur aux réflexions. L’approche de Marie Gérin-Lajoie a été présentée non pas comme un simple souvenir historique, mais comme une boîte à outils conceptuelle et pratique, une source d’inspiration pour penser la justice sociale. Sa conviction — qu’il ne suffit plus de soulager ou d’améliorer, mais qu’il faut transformer — résonne aujourd’hui face aux crises multiples (inégalités, marginalisation, discrimination, crise écologique, fragilité du lien social). En redonnant une place à la confiance — entre individus, communautés, institutions — l’idéal de justice sociale transformationnelle gagne une assise stable, fondée sur la participation citoyenne, l’éducation, la solidarité intergénérationnelle et l’engagement collectif. 

« Il fallait ce colloque pour interroger le concept de justice sociale et son évolution pour mieux saisir son pouvoir de transformer des vies. Philosophes, historiens, sociologues et intervenants sociaux ont éclairé ce que Marie Gérin-Lajoie proposait au début du XXe siècle : "À notre époque, il ne suffit plus de soulager ou d’améliorer, il faut transformer."  En évoquant les progrès réalisés entre autres pour les droits des femmes et l’accueil des immigrants, les prises de parole nous plaçaient devant une évidence : il ne suffit pas de nommer les changements souhaitables, il faut se mettre à l’œuvre. En ce sens, la femme de vision, de foi et d’action qu’était Marie Gérin-Lajoie invite à ne pas séparer la passion pour la dignité humaine et la formation à l’action, des pratiques spirituelles et la participation aux mouvements de solidarité, les dialogues nécessaires pour construire le vivre-ensemble. J’ose croire que le partenariat de notre Institut avec la FTSR aura contribué à raviver une approche de la justice sociale qui est au cœur du christianisme social, surtout en ce "changement d’époque" où tout l’ordre mondial est remis en question en même temps que les acquis des mouvements sociaux. » (Gisèle Turcot, sbc, Supérieure générale de l'Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal)

Plusieurs conférences ont ensuite dressé un portrait lucide des avancées et des défis contemporains en matière de justice sociale. Me Louise Cordeau, présidente du Conseil du statut de la femme, a offert un retour sur 50 ans d’évolution en matière d’égalité entre les femmes et les hommes au Québec, montrant les progrès accomplis, mais aussi les obstacles persistants, notamment en matière de travail, de santé et de participation sociale. À travers cet exercice de mémoire collective, la conférence a souligné que l’égalité formelle a souvent avancé plus vite que l’égalité réelle : ainsi, il ne suffit pas d’énoncer l’égalité, encore faut-il agir sur les normes sociales, les représentations, les pratiques institutionnelles — ce qui demande un effort collectif de longue haleine, une mémoire historique et une vigilance constante.

La dimension conceptuelle de la justice a été abordée par divers spécialistes qui ont souligné la nécessité de revisiter nos présupposés culturels, économiques et juridiques. Cette « spéléologie » des fondements de l’injustice a rappelé que les réformes demeurent limitées si elles ne s’accompagnent pas d’un changement de paradigme.

Le colloque a également élargi ses perspectives aux enjeux planétaires. De l’avis des experts, les injustices environnementales (pollution, accès inégal aux milieux sains, destruction des écosystèmes) frappent disproportionnellement les populations marginalisées et certaines conceptions de la justice sont encore trop centrées sur l’humain, pas assez sur le vivant ou les systèmes naturels. Les conférences portant sur la justice environnementale et la justice intergénérationnelle ont souligné l’urgence d’articuler la défense de la dignité humaine à la protection des écosystèmes et aux responsabilités envers les générations futures. 

Espace de rencontre entre théories et pratiques, le colloque a aussi mis en lumière des réalités souvent dissimulées, voire ignorées — comme les violences faites aux femmes, la guerre, la migration, l’exclusion, la pauvreté, la reconstruction identitaire de ceux et celles dont l’identité est fragilisée, éclatée, stigmatisée. Les réalités migratoires et l’expérience de l’exil ont été mises en lumière grâce à des analyses littéraires, philosophiques, éthiques et sociales soulignant la nécessité d’une justice de l’hospitalité, plus respectueuse de l’altérité et de la vulnérabilité. Des conférences portant sur les violences faites aux femmes, la guerre et l’intervention sociale ont rappelé la dimension humaine et concrète, parfois tragique de la justice sociale transformationnelle. Elles ont mis en avant le rôle essentiel des organismes communautaires et celui des intervenants — chercheurs, éducateurs, travailleurs sociaux, militants — comme artisans de l’espoir, porteurs de changement.

Plusieurs communications ont exploré le rôle essentiel de la spiritualité — non pas comme consolation ou refuge, mais comme moteur de transformation collective. La spiritualité, qu’elle soit communautaire ou mystique, peut nourrir une vocation sociale et culturelle profonde, et constituer un terreau pour une justice durable.

« La justice sociale transformationnelle. Ce n’est pas seulement un concept : c’est une rencontre, une exigence intérieure, une manière de se tenir debout dans le monde. Pendant ces deux jours de colloque, j’ai senti se raviver en moi ce lien profond que j’entretiens avec la justice sociale depuis l’âge de quinze ans, à la fois comme personne et comme chercheuse engagée. Quand j’ai découvert l’œuvre de Marie Gérin-Lajoie, quelque chose en moi s’est ouvert. Je n’ai plus jamais voulu lâcher. Car chaque nouvelle idée, chaque fragment de son parcours, m’invitait toujours à aller plus loin, plus en profondeur. À travers elle, j’ai appris que la quête de justice ne consiste pas à effacer nos différences, puisqu’une égalité pure n’existe pas, mais à construire des espaces où liberté, respect et dignité peuvent réellement cohabiter malgré les limites du monde social. Je repense à la synthèse de Gilles Routhier, en mars dernier, lors de la Journée d’étude sur MGL. Il rappelait que "Marie Gérin-Lajoie était une visionnaire, et sa force résidait aussi dans sa capacité à travailler en réseau. L’exemple de l’École d’action sociale (de service social) qu’elle a fondée illustre cette vision structurante." Ce souvenir a résonné intensément pendant le colloque. Ce qui m’a le plus touchée lors du Colloque, c’est précisément cela : la force du réseau que nous commençons à tisser. Chercheur·e·s, enseignant·e·s, organismes communautaires : des voix diverses, engagées, qui portent ensemble la justice sociale transformationnelle dans toute sa richesse, femmes, égalité, immigration, intervention sociale, ressources humaines, environnement,etc. Bref : tout ce que nous construisons, et tout ce que nous espérons encore transformer. » (Pénéloppe Natacha Mavoungou-Pemba, Coordinatrice du volet académique de la valorisation du matrimoine de Marie Gérin-Lajoie, INDBSC).

Un autre angle important abordé lors du colloque a été l’éducation — comprise non comme simple transmission de savoirs, mais comme acte social transformateur — un processus critique, réflexif, créatif, qui questionne les structures sociales, analyse les inégalités et imagine des mondes possibles. Une telle approche invite à voir l’éducation comme un espace d’émancipation collective, de conscientisation, de reconstruction identitaire et sociale — plutôt que comme un simple moment de préparation à l’employabilité ou à la conformité.

Enfin, des perspectives historiques ont montré comment, depuis plus d’un siècle, des femmes engagées — religieuses ou laïques —  ont transformé les institutions sociales québécoises, participant activement à la construction du bien commun, à travers des initiatives concrètes (services sociaux, associations, entraide, travail communautaire). « Le regard porté sur l’histoire collective, sur les traces du passé — institutions, associations, mouvements progressistes — inscrit la justice sociale dans une continuité, un héritage, un matrimoine. Cela invite à redécouvrir le passé non comme simple mémoire nostalgique, mais comme source d’inspiration et de légitimité pour aujourd’hui. Au terme de ces deux journées, une conclusion s’impose : la justice sociale transformationnelle n’est ni un slogan ni un idéal abstrait. Elle constitue un chemin collectif, exigeant et ancré dans l’histoire, qui appelle à repenser nos structures, nos pratiques et nos imaginaires, afin de bâtir une société plus juste, inclusive, durable et solidaire. » (Nadia-Elena Vacaru, Professeure agrégée, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval).

Le colloque « Justice sociale transformationnelle : enjeux, réalités et défis » ne promet ni solution rapide ni révolution spectaculaire. Ce qu’il propose, c’est une trajectoire — longue, exigeante, souvent inconfortable — mais nécessaire si l’on veut espérer un vivre-ensemble plus juste, plus solidaire, plus digne. En évoquant le modèle de Marie Gérin-Lajoie, en croisant philosophie, théologie, histoire, sociologie, éducation et intervention sociale, ce rassemblement a montré la force d’un projet multidisciplinaire, capable de penser la justice dans sa globalité : humaine, sociale, écologique, spirituelle. À l’heure où nos sociétés sont traversées par des crises multiples — sociales, économiques, climatiques, identitaires — ce colloque apparaît comme un appel à renouer avec l’audace du sens, la profondeur de l’engagement et la patience de la transformation. 

 

Nadia-Elena Vacaru

Gisèle Turcot

Pénéloppe Natacha Mavoungou-Pemba

 

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